0216 Téléchargeurs de tous les pays, unissez-vous !

jeudi 21 janvier 2010.
 

Elle n’est pas en grande forme, la propriété bourgeoise. Imaginez : depuis leur chambre, les jeunes sont en train de réussir là où la collectivisation des moyens de production à marche forcée a échoué dans la défunte Union Soviétique ! Excusez du peu... Evidemment, dans le contexte de la crise actuelle, le problème posé par l’Hadopi et par les téléchargements « pirates » sur Internet peut sembler mineur sinon dérisoire. Cela touche le petit monde des arts et du show-biz au portefeuille ? La belle affaire. Dans l’Histoire, il n’est pourtant pas rare qu’un événement jugé insignifiant par ses contemporains se révèle finalement avoir été le vecteur de changements sociaux considérables.

Remarquons en premier lieu qu’à défaut de peser d’un grand poids économique en chiffres bruts, le numérique est désormais et irréversiblement installé au centre névralgique de tous les échanges : il n’y aurait pas de mondialisation possible sans les flux instantanés qu’il permet. La communication à distance est d’ailleurs en cause dans certaines des affaires les plus scabreuses que la finance internationale ait connues ces dernières années. Nous ne le savons que trop : il est facile à un trader de vendre ou acheter en tapant enter sur un clavier... et de déstabiliser ainsi durablement la planète entière. Il est donc illusoire d’imaginer que seuls quelques secteurs d’activité somme toute marginaux sont concernés par ce problème. Tout transite désormais par ces canaux, et passe entre les mains de ceux qui les contrôlent.

Ensuite, comprendre un événement, c’est en dégager le sens et la portée. Ceci requiert de passer des considérations techniques sur la faisabilité d’un contrôle des téléchargements par exemple, ou des considérations juridiques sur l’inviolabilité de l’espace privé, à une analyse sur le fond.

Que signifie donc numériser ? Dans quel monde exactement évoluons-nous lorsque nous travaillons ou jouons avec un ordinateur ou une console numérique ?

C’est une intuition qui remonte à Pythagore : tout est nombre. Les procédures de numérisation si usuelles pour chacun de nous aujourd’hui la confirment de façon imparable. Elles nous font continûment passer du monde des choses matérielles et tangibles à leurs doubles immatériels : une suite de zéros et de uns, et ceci de façon parfaitement réversible.

Scanner ou caméra numérique divisent le visible étalé devant eux en petits carrés, affectent à chacun de ceux-ci un ensemble de nombres, et nous font entrer dans la virtualité pure : l’objet saisi n’est pas contenu dans l’appareil ; celui-ci contient juste une série de nombres, qui représentent la structure de cet objet. Ils la représentent si bien qu’il pourra être reproduit à l’identique autant de fois qu’on voudra.

Inversement, à partir d’une série de nombres, traitée par le logiciel adéquat, nous pouvons aussi créer ex nihilo un univers virtuel, puis le rendre visible et palpable, en demandant à la machine de lire la suite de nombres en question. C’est ce que chacun fait lorsqu’il joue à un jeu vidéo. Ici, on part du virtuel pour n’arriver que dans un second temps au réel.

Venons-en donc maintenant au fait.

La notion de propriété a elle-même été créée pour s’appliquer à un présumé réel. Mais comment et dans quelles limites peut-on prétendre s’arroger un droit de propriété sur ce qui n’a d’existence que virtuelle ? Que prétend-on détenir et faire payer quand on veut faire payer une telle entité ? Propriétaire de l’objet-souche (l’original, comme on dit) l’est-on de chacun de ses clones ou copies ? A partir de quoi se fonde-t-on d’ailleurs pour dire qu’il s’agit d’une copie et non d’un objet vivant de sa vie propre et autonome ?

On prétend ici faire valoir un droit de propriété sur un concept, une abstraction immatérielle.

Mais qu’est-ce exactement qu’une idée ?

Tout le monde concèdera sans difficulté que personne n’est le propriétaire des lois logiques et mathématiques. Pythagore n’est pas le propriétaire de son théorème, pour la bonne et simple raison qu’il ne l’a pas créé, mais seulement découvert. Il s’agit là de la nature même des choses, non d’une fantaisie de son cerveau, et c’est même en cela qu’il est digne d’intérêt. Il en va de même lorsqu’un biochimiste découvre une molécule adaptée au traitement d’une maladie : ce chercheur n’a pas inoculé ces propriétés bénéfiques à la molécule à partir de son cerveau, et ceci même si cette molécule n’existait pas dans la nature avant d’être mise au point par lui. Il s’est fondé non pas sur sa libre fantaisie mais sur les lois de la chimie, et il n’a strictement rien fait de plus que les appliquer avec habileté et leur trouver un prolongement utile. C’est bien pourquoi il était légitime de se révolter lorsque les laboratoires pharmaceutiques ont intenté un procès contre l’Etat Sud-africain, qui entendait produire des médicaments génériques contre le sida. Ce cas est paradigmatique et il illustre parfaitement ce qu’il y a d’absurde - et en l’occurrence immoral - à s’attribuer des droits exclusifs sur la nature et sur la vie.

Il en va de même avec les logiciels par exemple. Ceux qui prétendront le contraire vont avoir quelques royalties significatives à verser aux héritiers de Frege, de Church, de Turing, et de quelques milliers d’autres chercheurs, dont ils pillent sans vergogne les idées. Au moins l’auront-ils fait dans leur jeunesse, comme nous l’avons également fait, vous et moi : on appelle cela l’éducation... Car la voilà, la nature des Idées. Elles ne sont faites que pour ça : se transmettre, et l’essentiel d’une prétendue création vient du travail accompli par les générations antérieures. Si elles sont la propriété de qui que ce soit, c’est celle de l’humanité prise dans son ensemble. Quand ils téléchargent en toute bonne conscience votre logiciel, ce sont vos dettes qu’ils vous font payer, les jeunes, un point c’est tout !

Il faut donc en finir avec quelques mythes surannés.

La résistance aux réflexions de bon sens ci-dessus provient de la vieille croyance métaphysique dans l’existence d’un pouvoir miraculeux de création, transmis, directement lui, à l’individu (au « génie ») par Dieu. Cette croyance est particulièrement à l’œuvre dans le monde naïvement orgueilleux des artistes et du show-biz, qui se gargarise de ce pouvoir devant un public de naïfs ébahis. Il serait temps, pour eux également, d’en rabattre. Car eux aussi découvrent et n’inventent pas. Un peu d’humilité ne peut pas faire de mal.

Nous sommes en tout cas entrés dans une autre époque. Les rapports sociaux changent, sans même qu’on s’en rende compte, en épousant de gré ou de force les évolutions de la technique. Ce sont en réalité des secteurs-clés dans le fonctionnement de la machine économique qui sont en jeu.

Bien sûr, il faut payer ce qui doit l’être : le travail réalisé pour découvrir un théorème, mettre au point une molécule ou un logiciel de gestion performant. Mais il faut aussi en finir avec des mythes et avec une idéologie qui appartiennent au passé. De toute façon, le temps s’en chargera. Le conflit met d’ailleurs clairement aux prises générations vieillissantes et générations nouvelles. Ces dernières sont nées avec l’informatique et elles pensent tout naturellement avec leur temps.

Jacques Croizer, Agrégé de Philosophie, Codirecteur des Editions du Miroir


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